L’Île d’Orléans

À l’envers cette fois.

Il y a quelques années, j’avais couché très rapidement, comme un coup de vent, mes souvenirs de l’Île. Tout déboulait à une vitesse folle, avec la peur au ventre de les perdre en chemin.

Ce qui devait arriver arriva. Ordinateur volé, aucune copie. Je recommence donc. En espérant retrouver ces pensées volées.

Donc l’Île. Mon Île. En fait, c’est devenu mon Île beaucoup plus tard… Quand je l’avais quittée depuis un long moment.

Toute petite, j’y allais régulièrement pour visiter ma grand-mère, ou faire une visite chez de vieux amis de mes parents.

Chez ma grand-mère, cela se passait toujours un peu de la même manière. Ma mère nous endimanchait. Il fallait se tenir tranquille et se comporter à table comme si nous étions en visite chez la Reine. Vaisselle oblige. Je détestais. Tout. (Y’a comme le début d’une révolte là là !!)

Il me faisait plaisir de tutoyer cette grand-mère, alors que ma mère la vouvoyait. Elle n’aimait pas cette insolence et me reprenait chaque fois. Avec une conscience que seul les jeunes enfants vivent avec acuité, je recommençais, je la tutoyais. Elle devait bien avoir un fond de bonté, mais pour moi, elle aurait très bien joué le rôle de la sœur grise frustrée. Elle ne m’aimait pas. C’était réciproque.

Toutefois, sa maison était située à quelques pas de l’entrée du village, et le terrain arrière nous menait directement à la plage. La plage de l’Île, c’est le sable rougeâtre parsemé tout le long de la rive par des rochers de schiste. Partout, on y trouve moules, escargots (pas de vrais escargots, mais c’est ainsi que nous les nommions…nous aurions dû pourtant savoir que ces petites bêtes portaient le nom de bigorneaux) et avec un peu de chance, des écrevisses. On y découvre aussi (encore aujourd’hui) des cadavres de poissons – dont l’anguille – qui nous rappelle qu’il est possible après tout qu’un monstre se cache tout près dans notre St-Laurent.

J’en ai passé du temps sur cette grève. Je reconnaissais chaque bout de rocher et j’aurais pu dire exactement où je me trouvais en m’orientant par leurs formes.

À Montréal, quinze ans plus tard, j’ai du me résoudre au fait que d’autres que moi s’étaient approprié ce royaume. Une amie du temps, de quelques années mon aînée, vivait à quelques terres de ce qui devait être plus tard notre maison (mes parents firent l’acquisition d’une vieille ancestrale, à rénover, sur la côte. J’ai compris récemment que cette vieille maison est une des rares survivantes du 17è siècle, 1690 pour être exacte). Elle fût tout aussi choquée que moi d’entendre quelqu’un clamer son droit de propriété sur les rochers. Ces derniers avaient entendus tellement de confidences, de peines et de joie, qu’il lui était difficile, autant qu’à moi, d’admettre que nous les avions partagés. Aux mêmes fins.

Lorsque nous habitions notre maison sur la côte, il m’arrivait de –caller- le bateau. L’été, sauf lors de grands vents, le fleuve était plutôt calme. J’avais observé qu’après le passage des paquebots, une belle série de vagues déferlaient sur la côte. À nous d’en profiter.

J’appelais ma voisine. Nous nous donnions rendez-vous à la plage, quinze minutes plus tard. Avec mon chien, ce cher Griffon, tout bâtard qu’il était, je me tenais prête à plonger dans les vagues. Les grosses vagues.

Quand il fait chaud à l’Île, il fait chaud. Là-haut, sur la côte, le soleil frappait sans pitié. Et une saucette dans cette immensité, me faisait oublier quelques minutes, le chemin torride que je devrais marcher pour remonter la côte et rentrer.

Il faut comprendre, que vivre sur la côte, à 2 km du village, sans voisin immédiat, était tout de même un gros changement pour une enfant de 9 ans – habituée par les journées bien remplies à jouer avec la quinzaine d’enfants qui s’emparaient de la rue, du cap, des sous-bois, et qui n’avaient cesse d’inventer et réinventer des jeux alors que, des plus jeunes aux plus vieux, tous s’épuisaient jusqu’à en tomber raide mort à l’heure du Bonhomme sept heures.

Donc….Avant de se rendre à la maison (il fallait monter la côte), on passait obligatoirement devant la maison des Turcotte. Fermiers sur cette terre qui s’étendait jusqu’au milieu de l’Île, ils avaient aussi des enfants !!

Les filles, car c’est le nom de groupe qui leur fût attitré, ont été en fait, mon salut. Filles de ferme : patates, fraises, vaches et foin. Voilà le plan d’occupation du printemps à l’automne. Et pour meubler les quelques temps morts, il y avait la rouleuse de madame Turcotte.

Quel plaisir pour moi, quand je lui demandais de rouler ses cigarettes. Elle me sortait la grosse boîte à tabac, le papier, et l’instrument de fascination. Micheline sortait l’accordéon, et voilà que la soirée allait être une courte fête ! Et quelle fête.

À l’Île, quand on est pas de l’Île, c’est-à-dire, qu’on est pas né sur l’Île, on est jamais vraiment de l’Île. On dirait un système de communication évolué qui renseigne chacun des habitants du village sur vos origines. «Ah !…Une fille d’la ville ». À chaque fois, je recevais une gifle. Et à chaque fois, je présentais l’autre joue. Je me disais qu’à force de me présenter à l’étable, à l’heure de chacune des traites, ils finiraient bien par m’accepter comme une des leurs, et ils m’accorderaient enfin le privilège de traire ma propre vache.

Ils doivent encore en rire entre eux dans les réunions de famille où surgissent toujours les souvenirs d’un autre temps.

J’ai réussi à avoir ma vache. Mais jamais à lui donner un nom officiel.

Un jour, avec les filles, j’avais décidé qu’il était grand temps qu’un gros ménage se fasse à l’étable.

On avait ramassé la bouse, gratter, laver les enclos. Ensuite, nous avions fabriqué, sur bois, de belles plaquettes sur lesquelles nous avions écrit, de notre plus belle écriture, le nom de chacune des vaches. Juste trouver leurs noms nous avait bien occupé une demi-journée. Nous avions opté pour des noms de fleurs. Et vive le Larousse illustré. Nous nous étions donc entendues sur Marguerite, Bouton d’or, Ketchup (en l’honneur de ce que nous avons toujours appelées les fleurs à ketchup), Violette, et…Sophie (?).

Quand notre travail fût accompli, et que l’heure de la traite approchait, nous étions toutes un peu prises d’une certaine nervosité.

Et comme certains auraient pu le prédire, Pépère sorti de ses gonds – arracha le tout – et répandit le foin, où il se devait.

La honte nous habitait. Comme si nous avions commis un crime irréparable. J’avais eu le malheur de donner des idées, de fille de ville, à des gens qui ne devaient surtout pas s’attendrir sur le sort d’un animal. Et surtout, surtout, ne pas les baptiser.

J’ai compris à ce moment précis que je ne serais jamais des leurs.

Pourtant…

Assise à cette terrasse de mon enfance. Tout a changé et tout est semblable. Comment décrire le bruit des vagues qui déferlent tour à tour en flattant l’herbe tendre qui abrite les moules.

J’ai vu aujourd’hui un goéland qui valsait. Il montait dans l’air, se laissait caresser par le vent pour revenir à son départ. C’est par la suite que je l’ai vu, moule en pattes, s’envoler à nouveau et laisser tomber le caillou. Cela faisait trente ans que je n’avais été témoin de cette merveille.

Le fleuve ici, qui m’apparaissait si large, me présente la rive. Je la vois mieux. Comme si dans ma jeunesse, ce monde s’arrêtait à la limite des roches de la marée basse.

Je comprends Lachance d’avoir voulu en faire un lieu balnéaire. Toute petite, la joie quand nous allions se baigner à la «piscine de la plage». Il y avait tout ce monde. Un soulagement d’avoir cette vie autour de moi, alors que mes journées se limitaient souvent à l’espace de la côte.

C’est en revivant un peu cette mémoire que me vient l’idée que l’amour que nous éprouvons pour nos enfants, à leur naissance, à leurs premiers jours est ce qu’il y a de plus proche de l’état de grâce que nous recherchons, par la suite, toute notre vie. Le grand don que l’on m’a fait : j’ai pu aimé totalement, entièrement. Et sans me le faire reprocher. Deux fois.

Je vois les Appalaches au loin. Tout au loin. Les moutons sur le fleuve nous donnent parfois l’illusion d’y voir le souffle d’une baleine.  Je devine, à l’horizon, la brume qui se forme alors que le soleil baisse doucement les bras pour s’allonger dans la grande marée.

 

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