L’angoisse de la vie blanche

«Parce que la lecture est peut-être avant tout une -conversation-, tout lecteur éprouve le besoin de -répondre- aux textes qui l’interpellent et confèrent à sa propre vie un surcroît d’existence.» Actes Sud, Le point de vue des éditeurs

Il y a des livres qui me provoquent. Ils m’agacent les neurones, nourrissent mes réflexions, m’emballent parfois jusqu’à m’envoyer dans un état second. Un état parallèle, sans gouvernement, sans ministres, sans lois.

Ces livres, ceux qui me marquent le plus, me font saisir le crayon (lorsque j’en ai un à portée) et commettre parfois le petit sacrilège de souligner ou d’écrire dans la marge.  Mais le plus souvent, je m’arrête, je réfléchis, et je me dis : «Oh, ça, il ne faudrait pas que je l’oublie» ou «Oh, que c’est bien dit !».  Je me pâme devant les mots choisis, et l’idée me vient de vouloir recenser toutes ces phrases qui me remuent.

Cet été, lors d’un passage dans une auberge de jeunesse, j’ai piqué (eh oui !) un livre dans un étalage d’objets oubliés. J’ai bien pensé le mettre sous mon bras et me sauver discrètement. Je me suis ressaisie et j’ai demandé sagement aux proprios s’il y avait testament.  Je suis donc l’héritière sans mérite de «Journal d’un lecteur» d’Alberto Manguel.

Manguel a écrit un journal, le temps d’une année. L’auteur se fait le cadeau de relire ces livres qu’il chérit, tout en remontant sa bibliothèque dans sa nouvelle demeure.  Casares, Wells, Kipling, Doyle, Goethe, Cervantes…tout pour vous faire réaliser que vous n’aurez jamais assez de votre vie pour lire tout ce que vous voudriez lire. Moi, ça m’a aussi flanqué le constat (ce qui m’arrive régulièrement) de mon ignorance. Ça ne m’a pas empêchée de me délecter, je devrais dire, de jouir de certains passages.  Je vous souligne celui-ci ici, au lieu de le faire dans le livre.

«Je vais dormir une nuit dans la bibliothèque, afin de m’en approprier véritablement l’espace. C. dit que ça équivaut, pour un chien, à pisser dans les coins !»

Je me dis à l’instant que c’est peut-être un peu ce que je fais en ce moment. Je pisse dans le coin de chacune des pages, j’y laisse une marque de mon passage. Dans l’espoir de les faire miennes.

L’année dernière, j’avais donc fait le voeu de lire l’oeuvre complète de Romain Gary (Émile Ajar).  J’ai manqué de discipline.  Je me le pardonne. J’ai besoin de varier et de m’imprégner de divers auteurs.  Sinon, j’ai un peu l’impression de perdre la perspective nécessaire pour l’apprécier.  Les contrastes, d’un livre à l’autre, révèlent des subtilités qui pourraient se perdre en chemin. À force de toujours manger la même chose, on ne sait plus ce que ça goûte.

Donc, Gary.  Je suis tombée sur une émission diffusée il y a plusieurs années sur les ondes françaises. Bernard Pivot recevait quelques personnages suite à la parution du livre de Paul Pavlowitch, L’homme que l’on croyait. Un document fascinant.

J’ai donc replongé dans L’Angoisse du roi Salomon, écrit sous le pseudonyme d’Émile Ajar.  Quelques mots que j’ai aimés :

«Nous (le personnage parle de sa rencontre avec monsieur Salomon, âgé de 84 ans) avons parlé des espèces en voie d’extinction. Ce qui est normal, vu qu’à son âge, il était le premier menacé.» !!

«Amour : en maçonnerie, espèce d’onctuosité que le plâtre laisse sous les doigts… Amours en cage : terme de botanique. Terme de fauconnerie : voler d’amour se dit des oiseaux qui volent en liberté afin qu’ils soutiennent les chiens….Amour au féminin n’est singulier qu’en poésie.»

Et enfin : «Il n’y a pas de belles peines, ni de laides amours.»

Je vais finir en revenant au titre.  J’ai lu avec un sourire :

«L’angoisse suppose le désir de communiquer.»  Georges Bataille

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s